CHAPITRE PREMIER
C’est alors que commença ma véritable existence de femme mariée : je m’installai avec mon mari dans notre maison. Un jour, en effet, au cours d’une des visites d’inspection que je faisais régulièrement à Oxford, je notai ce qui me parut être un miracle : les murs de ma maison étaient tendus du papier que j’avais choisi et qui me sembla plus joli encore que je n’aurais pu l’espérer ; l’odeur du tabac bon marché, du ciment frais, du thé bouillant, de la carie sèche du bois, toutes ces puanteurs avaient disparu pour faire place aux parfums délicieux de la peinture neuve, de la bonne cire et de la propreté ; les parquets étaient lisses et solides, et les fenêtres si claires qu’on doutait qu’elles eussent des vitres. La journée était magnifique, le printemps s’annonçait et j’allais m’installer enfin dans ma maison : je me sentais heureuse au delà de toute expression. Pour ajouter la dernière touche à ce bonheur presque parfait, la femme d’un professeur m’avait rendu visite ; sa carte et les deux cartes de son mari avaient été posées bien en évidence sur la cheminée par les soins des ouvriers : professeur et Mrs. Cozens, 209 Banbury Road. Il ne fallait plus en douter : j’étais véritablement une femme mariée, bien assise dans la vie, qui recevait des visites. Je trouvai la chose très émouvante.
J’avais alors dans l’esprit une idée romantique et fort précise de ma future existence à Oxford. J’imaginais une sorte de Little Gidding, une exquise communauté de gens actifs et cultivés, unis par le même goût passionné des travaux de l’esprit et la volonté tenace d’enrichir les jeunes intelligences qui leur étaient confiées. Je me représentais les épouses des professeurs comme de belles femmes tranquilles ; expertes dans tous les accomplissements de leur sexe – coquetterie exceptée – s’évertuant, non sans quelque fatigue, à élever parfaitement, dans des « homes » irréprochables, un grand nombre d’enfants remarquablement doués, se délassant des soucis domestiques par la lecture de Kafka, et toujours prêtes, quels que fussent leurs occupations ou leur épuisement, à se plonger avec délice dans l’une de ces longues et sérieuses discussions qui touchent également aux problèmes de l’intelligence pure et de la vie pratique. Moi-même, je me voyais courant gaiement, à longueur de journée, de l’une à l’autre des maisons occupées par ces charmantes créatures, vieilles demeures dont les fenêtres s’ouvraient sur quelque merveille d’architecture ancienne – comme les miennes sur Christ Church ; je me voyais partageant chaque détail de leur vie et prêtant, chaque soir, une oreille attentive aux graves et subtils propos de nos époux. Bref, j’espérais découvrir, au sein de cette communauté familiale merveilleusement nouvelle, une quintessence de mes chers Radlett, enrichie de tous les trésors de la culture intellectuelle et de la maturité. Les cartes de visite déposées par le professeur et Mrs. Cozens m’apparurent comme les messagers avant-coureurs de cette intimité délicieuse. Le fait qu’ils habitassent Banbury Road me choqua un instant, mais il me devint vite évident que les ingénieux Cozens avaient su découvrir, dans ce faubourg ingrat, quelque exquise vieille maison, folie d’un gentilhomme d’autrefois, dernier vestige d’une poésie campagnarde depuis longtemps évanouie, et qu’ils s’étaient résignés à l’extrême laideur du quartier en considération du portail et des corniches de la maison, du style rococo de ses plafonds et de la belle ordonnance de ses pièces.
Je n’oublierai jamais ce jour mille fois heureux. La maison, enfin, m’appartenait, les ouvriers étaient partis, les Cozens étaient venus, les jonquilles perçaient dans le jardin et un merle s’égosillait dans l’arbre le plus proche. Arrivant à l’improviste, Alfred me donna à comprendre que mon exaltation lui semblait dénuée de fondements raisonnables. Il n’avait jamais douté, me dit-il, que la maison fût prête, tôt ou tard, ni éprouvé aucune des alternatives d’espérance et de désolation par où j’avais passé moi-même. Quant à la visite des Cozens – bien que je susse à quel point Alfred jugeait tous les êtres humains du même œil glacé – l’indifférence de mon mari me parut terriblement déprimante.
« C’est si affreux ! me lamentai-je. Je ne puis leur rendre leur visite, nos cartes ne sont pas encore arrivées. On nous les a promises pour la semaine prochaine, mais j’aimerais aller tout de suite à Banbury Road, sans attendre une minute. Comprenez-vous, Alfred ?
— Vous irez la semaine prochaine, dit brièvement Alfred. Ce sera largement suffisant. »
Bientôt après, pointa l’aube d’un jour plus merveilleux encore. Je me réveillai dans mon lit à moi, dans ma chambre à moi, où tout se révélait conforme à mes désirs les plus secrets. Il y faisait, il est vrai, un froid épouvantable, la pluie ruisselait aux vitres et, comme je n’avais pas encore de domestique, je dus me lever très tôt et préparer le petit déjeuner d’Alfred. Mais qu’importait ? Alfred était mon mari à moi, et c’est dans ma cuisine à moi que je m’affairais. Je vivais dans une félicité quasi céleste.
« Et maintenant, pensais-je, en route pour cette fraternité bienheureuse dont j’ai toujours rêvé. » Mais, hélas ! ainsi qu’il arrive trop souvent dans la vie, ce rêve tourna à mon entière confusion. Je me trouvai nantie de deux âmes sœurs, dont aucune n’offrait la moindre ressemblance avec les délicieuses créatures que j’avais souhaité découvrir. L’une était Lady Montdore, et l’autre Norma Cozens. J’étais moi-même, à cette époque, non seulement très jeune – vingt ans à peine, – mais d’une naïveté extrême. Le cercle de mes connaissances ne dépassait guère les membres de ma famille et les jeunes filles de mon âge, camarades d’école ou débutantes, avec lesquelles j’avais entretenu des rapports dénués de toute complication ; je n’imaginais pas que la vie pût offrir des problèmes plus embarrassants. L’amour même m’était venu de la manière la plus naturelle et la plus aisée du monde. Je pensais, dans la simplicité de mon cœur, qu’il convenait d’aimer tous ceux qui me montraient quelque affection, et que cette convenance devenait un devoir moral s’il s’agissait de personnes plus âgées que moi. En ce qui concerne mes deux âmes sœurs, il ne me vint sans doute jamais à l’esprit qu’elles dévoraient mon temps et usaient mon énergie sans en ressentir le moindre scrupule. Avant la naissance de mes enfants, je disposais de beaucoup de temps et me trouvais assez oisive. À Oxford, contrairement à l’opinion communément admise, la vie de société est le fait presque exclusif des célibataires, et les charmes de l’esprit comme ceux de la table demeurent réservés à des réunions où les femmes ne sont pas admises ; c’est une ville de tradition monastique où le besoin des femmes ne se fait pas sentir.
Je n’aurais jamais, de propos délibéré, choisi Norma Cozens pour mon amie intime, mais j’en viens à croire, avec le recul du temps, que sa compagnie me parut alors préférable à la solitude où j’étais laissée. Quant à Lady Montdore, elle m’apportait, à défaut d’un souffle d’air frais, l’écho de ce vaste monde, dont nous étions si retranchés à Oxford, de ce monde où le succès des femmes n’est pas exclusivement fondé sur leurs vertus domestiques.
Les antennes de Mrs. Cozens s’étendaient un peu au delà d’Oxford, mais dans une direction singulière. Elle était née Boreley, et sa famille ne m’était pas inconnue ; son grand-père avait fait construire, en 1890, non loin d’Alconleigh, une énorme bâtisse de style Elizabéthain et passait, dans la région, pour incarner le type achevé du nouveau riche. Avant de devenir Lord Driersley, ce grand-père avait fait fortune dans les chemins de fer étrangers, épousé une fille de petite noblesse terrienne et engendré une immense famille dont il avait, le moment venu, marié et installé tous les membres à petite distance de Driersley Manor ; ceux-ci s’étaient, à leur tour, reproduits et multipliés au point que les Boreley couvraient une bonne partie de l’Angleterre de l’Ouest et qu’il devenait impossible de dresser un tableau à peu près cohérent des cousins, oncles, tantes et alliés de cette famille tentaculaire. Ils étaient tous du même type invariable et commun, ressemblaient à des cochons d’Inde en colère, partageaient les mêmes opinions et menaient la même vie sportive et campagnarde ; ils n’allaient presque jamais à Londres. Leurs voisins les respectaient pour leur conformisme au goût du jour, leur moralité, leur fortune et leur habileté dans tous les sports. Ils remplissaient exactement leurs obligations civiques, présidaient les tribunaux locaux, faisaient partie des Conseils du comté, dressaient des chiens de chasse et dirigeaient les équipes féminines de scouts. L’un d’eux siégeait aux Communes ; un autre était maître d’équipage. Bref, ils apparaissaient comme les piliers de l’Angleterre rurale. Oncle Matthew, qui les rencontrait parfois aux manifestations régionales, les haïssait tous et remplissait les tiroirs d’Alconleigh de petits papiers au nom de Boreley, par quoi se trahissait la détestation collective qu’il leur avait vouée. Comme Labby, chien du Labrador, les Boreley poursuivaient cependant des existences florissantes que n’endeuilla jamais aucune sensationnelle hécatombe.
Ma première sortie dans la société d’Oxford, en tant que femme d’un jeune chargé de cours, eut lieu à l’occasion d’un dîner offert en mon honneur par les Cozens. Le professeur, titulaire de la chaire de Théologie scholastique, était le chef direct d’Alfred ; il pouvait, à ce titre, décider de l’avenir de mon mari et influer sur le cours de nos deux existences. Je le compris sans qu’Alfred eût à s’étendre dans les détails.
Pour ma part, je désirais fort que mes débuts à Oxford fussent un succès, et j’étais anxieuse de causer une impression favorable, de paraître à mon avantage et de servir ainsi la carrière de mon mari. Ma mère m’avait donné une robe du soir de chez Mainbocher, qui me sembla convenir parfaitement à la réception projetée ; la jupe, à petits plis, était en mousseline blanche et le corsage, en jersey de soie noire, à col montant et manches longues, était retenu à la taille par une large ceinture de cuir noir. À cet ensemble j’ajoutai le seul bijou que je possédais, un clip en diamants, envoyé par mon père ; ainsi vêtue et parée, j’avais l’espoir d’être à la fois joliment et convenablement habillée. J’ajoute, entre parenthèses, que mon père n’avait donné aucune suite favorable à la suggestion de Lady Montdore qui l’avait pressé de m’offrir une propriété à la campagne ; il était trop complètement ruiné, écrivait-il, pour augmenter si peu que ce fût, à l’occasion de mon mariage, la pension qu’il me faisait déjà. Mais il m’envoya un chèque et ce très joli clip.
La maison des Cozens n’était pas le délicieux vieux rendez-vous de chasse que j’avais imaginé. C’était l’habitation la plus laide de Banbury Road, une maison horrible, encadrée de lauriers. La porte nous fut ouverte par une souillon. Ce genre de filles de cuisine était une nouveauté pour moi, mais j’en reconnus l’espèce au premier coup d’œil que je jetai à celle-ci. Une fois dans le vestibule, Alfred, moi et la souillon trébuchâmes de concert sur une énorme voiture d’enfant et éprouvâmes quelque mal à retrouver notre équilibre. Cet écueil à peine doublé et nos manteaux enlevés, la souillon nous projeta, sans nous annoncer, dans le terrifiant salon des Cozens, parmi les aboiements aigus de quatre terriers écossais.
Je vis aussitôt que ma robe allait faire scandale. Quelques semaines plus tard, énumérant les gaffes affreuses que j’avais soi-disant commises au cours de cette mémorable soirée, Norma m’expliqua qu’il eût été bienséant de ma part, en qualité de jeune mariée, de porter en cette occasion ma robe de mariage. Cette bévue mise à part, un corsage de jersey, pour parisien qu’il fût, ne convenait nullement à un dîner dans la haute société oxfordienne. Les autres femmes présentes portaient, en effet, des robes de dentelle ou de crêpe marocain, décolletées en arrière jusqu’à la ceinture, et avaient les bras nus, le tout, contenant et contenu, de la même teinte rose-bonbon.
Succédant à une journée fraîche, la soirée était glacée ; aucun feu cependant ne brûlait dans la cheminée, dont la grille était recouverte de papier plissé. Mais ces ladies demi-nues semblaient insensibles au froid ; elles ne frissonnaient pas, n’avaient pas le moins du monde la chair de poule, n’étaient même pas bleues comme je l’eusse immanquablement été à leur place. Je devais bientôt apprendre qu’il est de bon ton, dans les milieux enseignants d’Oxford, de considérer l’été comme tropical et l’hiver comme une saison douce et tonifiante, mais de ne tenir aucun compte des entre-saisons ou des indications du thermomètre ; on est traditionnellement insensible au froid. Avec ou sans feu, le salon offrait d’ailleurs un aspect désolant. Le petit sofa, les quelques petits fauteuils raides et durs étaient recouverts d’une cretonne au dessin si imprécis et aux teintes si lugubres qu’il était impossible d’imaginer que quiconque – fût-ce une Boreley – eût jamais pu entrer dans un magasin et, parmi toutes les cretonnes qu’on lui montrait, s’écrier soudain : « Arrêtez ! Voici exactement celle que je désire. » Il était inconcevable qu’une telle étoffe eût jamais fait l’objet d’une préférence ou d’un choix. La lumière crue des lampes, que ne tamisait aucun abat-jour, était accentuée encore par des réflecteurs d’acier chromé ; au sol, pas de tapis, mais quelques descentes de lit qui glissaient sous le pied ; aux murs, pas de tableaux, mais une peinture brillante, d’un jaune-crème uni ; nulle part le moindre objet, le moindre vase de fleurs pour habiller la nudité pénible de la pièce.
Mrs. Cozens, dont le visage agressif et chiffonné – comme ceux de tous les Boreley – réveilla en moi de vieux souvenirs de chasse, nous accueillit d’assez bonne grâce ; le professeur s’avança ; il avait un faux air de Lord Montdore, avec cette onction pleine de cordialité, propre aux gens d’église ; mais il jouait petitement ce rôle et faisait figure de curé modeste là où Lord Montdore eût campé un cardinal. Trois autres ménages – chargés de cours et leurs épouses – avaient été conviés, à qui je fus présentée. Je demeurais fascinée par ces gens au milieu desquels j’allais vivre désormais ; ils étaient laids et manquaient de cordialité. Mais je pensais que la profondeur de leur esprit rachèterait largement cette décevante apparence.
Le dîner, servi par la souillon dans une salle à manger d’aspect également déprimant, fut mauvais à ce point que je ne doutai pas une seconde qu’un accident fût survenu et plaignais de tout cœur notre hôtesse. J’ai absorbé, depuis ce soir-là, tant de repas épouvantables que le menu de ce dîner s’est effacé de ma mémoire ; je crois, cependant, me rappeler que le festin s’ouvrit sur une soupe de conserve et s’acheva sur des croûtons secs, recouverts de débris de sardines aussi sèches que les croûtons ; je crois aussi que nous bûmes quelques gouttes de vin blanc.
Quant à la conversation, qui fut loin d’être brillante, j’en attribuai d’abord l’étonnante stupidité à l’infection des aliments que nous tentions d’avaler ; je compris, plus tard, que la platitude en était due à la présence des femmes de ces messieurs. Les estomacs des professeurs ont une longue habitude de la mauvaise chère, mais leurs esprits demeurent frappés, par le beau sexe, d’une sorte de paralysie.
La dernière queue de la dernière sardine était à peine déglutie que Mrs. Cozens se leva ; nous retournâmes au salon, laissant aux hommes le privilège de se régaler d’un porto d’excellent cru, seule compensation aux abominations du dîner. Nos époux ne reparurent qu’à l’heure de prendre congé.
Tout en buvant leur café, les femmes, assises en demi-cercle autour de la cheminée voilée de papier plissé, se mirent à parler de Lady Montdore et du surprenant mariage de Polly. À l’inverse de leurs maris qui, tous, connaissaient plus ou moins Lord Montdore, aucune d’entre elles n’avait rencontré Lady Montdore – pas même Norma Cozens qui, appartenant à une famille importante du Comté, s’était pourtant rendue à Hampton une fois ou deux, en des occasions solennelles. À les entendre, on eût cependant juré non seulement qu’elles étaient toutes avec Lady Montdore sur le pied d’une réelle intimité, mais encore que celle-ci leur avait, à chacune, causé un tort irrémédiable. Lady Montdore n’était pas populaire dans le Comté pour cette simple raison qu’elle méprisait les petits seigneurs terriens et leurs épouses autant que les commerçants locaux et leurs denrées et qu’elle importait tout directement de Londres : aliments et invités.
Il est toujours intéressant – et irritant aussi – d’entendre les gens parler de ceux que nous connaissons et qu’ils ne connaissent pas. En cette occasion, je bouillais positivement de colère contenue. Personne ne me demanda mon avis ; je demeurai donc silencieuse, mais tout oreilles, sur mon petit fauteuil. Toutes ces dames s’accordaient à prétendre que Lady Montdore, dans son infernale méchanceté, avait, depuis de longues années, jalousé sa fille pour sa jeunesse et sa beauté, qu’elle l’avait gourmandée, démoralisée et séquestrée de son mieux et qu’elle s’était ingéniée, pour peu que Polly eût suscité quelque tendresse dans le cœur d’un jeune homme, à renvoyer promptement ce dernier à ses affaires, bref avait rendu sa fille si malheureuse que celle-ci s’était finalement résolue à se jeter à contrecœur dans les bras de son oncle.
« J’ai la quasi-certitude que Polly – elles l’appelaient toutes Polly, bien qu’aucune ne la connût le moins du monde – était sur le point, tout récemment encore, de se fiancer à Joyce Fleetwood, qui séjournait à Hampton pour les fêtes de Noël ; il paraît que la chose marchait comme sur des roulettes. C’est la sœur de Joyce qui m’a tout raconté. Eh bien ! Lady Montdore l’a expulsé en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
— Mais oui ! Et n’en a-t-il pas été de même pour John Coningsby ? Polly l’aimait à la folie et il aurait gagné la partie si Lady Montdore n’avait finalement soupçonné ce qui se préparait. Pauvre John ! Il a été renvoyé, lui aussi, sans ménagements !
— Et aux Indes, ma chère ! Le cas en devenait banal ! Il suffisait que Polly montrât quelque préférence envers un homme pour que celui-ci disparût mystérieusement. »
Elles parlaient de Lady Montdore comme si elle eût été une magicienne de conte de fées.
« Elle était horriblement jalouse de la prétendue beauté de sa fille, bien que, pour ma part, je n’aime guère ces visages inexpressifs.
— Mais, alors, elle aurait dû s’efforcer de se débarrasser de Polly le plus vite possible !
— Impossible de prévoir comment agit la jalousie !
— J’ai toujours entendu dire que Dougdale était l’amant de Lady Montdore.
— Bien sûr qu’il l’a été ! Et c’est pourquoi elle ne soupçonna jamais qu’il pût rien y avoir entre Polly et lui. C’est bien fait pour elle ! Elle n’avait qu’à laisser sa fille épouser ses nombreux prétendants !
— Quelle astuce, tout de même, cette Polly ! Elle a tout manigancé sous le nez de sa mère et de sa tante !
— Oh ! il n’y a guère à se lamenter sur elles ! C’est le pauvre vieux Lord Montdore que je plains ; un homme si merveilleux ! Elle lui a mené la vie dure, depuis longtemps, presque depuis leur mariage. Mon père prétend qu’elle a complètement ruiné sa carrière et que, sans elle, il aurait pu devenir Premier Ministre ou quelque chose dans ce genre.
— Mais il a été Vice-roi », dis-je, me lançant enfin dans la bagarre.
J’étais décidée à soutenir Lady Montdore, de toutes mes forces, contre ces ignobles créatures.
« Il l’a été, en effet, et chacun sait qu’il a failli perdre les Indes. C’est là que l’action de Lady Montdore se révéla le plus néfaste. Mon père connaît intimement un juge aux Indes. Ah ! Il faut entendre les histoires qu’il raconte ! La grossièreté de Lady Montdore…
— Bien des gens affirment que Polly n’est pas la fille de Lord Montdore, mais du roi Édouard. Je l’ai entendu, de mes oreilles, répéter de différents côtés.
— Bah ! Peu importe maintenant de qui elle descend ! Lord Montdore l’a déshéritée, et c’est à un Américain que va toute la fortune.
— Ah ! je croyais qu’il s’agissait d’un Australien. Un Australien à Hampton ! Vous imaginez une chose pareille ? Triste tout de même.
— Toute la faute en revient à cette vieille femme, à cette vieille grue. Qu’est-elle d’autre, après tout, malgré ses grands airs ? »
Je sentis la colère éclater en moi. Je connaissais, certes, les erreurs commises par Lady Montdore, je savais qu’elle était odieuse à bien des aspects, mais il me paraissait cent fois plus odieux encore d’entendre des femmes qui ne l’avaient jamais vue et dont les calomnies n’étaient que racontars et ragots, parler d’elle de cette manière. Je compris qu’une obscure jalousie les animait et qu’il eût suffi à Lady Montdore d’en distinguer quelques-unes et de répandre sur elles une étincelle de son charme souverain, pour les transformer aussitôt en adoratrices éperdues.
« On m’a dit, reprit la femme dont le père connaissait un juge aux Indes, on m’a dit qu’elle avait fait une scène terrible pendant la cérémonie du mariage : cris, hurlements, une véritable crise d’hystérie.
— C’est faux, dis-je.
— Ah ! comment le savez-vous ?
— Parce que j’y étais. »
Elles me dévisagèrent avec curiosité et une malveillance certaine, comme pour me reprocher de n’avoir pas parlé en temps utile, puis, changeant de conversation, elles se lancèrent, à corps perdu, dans la discussion de ces drames éternels que sont les maladies des enfants et les ennuis domestiques.
Je gardai cependant l’espoir de rencontrer, à ma prochaine sortie, les femmes nobles, intelligentes et distinguées, qui avaient peuplé mes rêves oxfordiens – si, toutefois, elles existaient vraiment.
Norma Cozens, pour quelque raison que je ne parvins jamais à éclaircir, s’enticha de moi et prit l’habitude de s’arrêter à la maison, à l’aller ou au retour des interminables promenades qu’elle faisait chaque jour avec ses terriers écossais. Cette Norma était bien l’être le plus grognon que j’aie jamais rencontré : rien ni personne ne trouvait grâce à ses yeux, et sa conversation, faite de sermons, de conseils et de reproches, était ponctuée de furieux soupirs. Mais le fond demeurait bon, le cœur sensible et elle me manifesta souvent une gentillesse sincère. J’en vins à l’aimer davantage qu’aucune des autres femmes de mon petit cercle ; elle avait le mérite rare d’être toujours spontanée, sans l’ombre d’une prétention, et d’élever simplement ses enfants. Mais ces femmes outrecuidantes et affectées, bourrées d’idées soi-disant modernes, et entourées d’enfants mal élevés et mal lavés, je ne pus jamais m’en accommoder. Norma était d’un type que je connaissais bien, celui des femmes sportives et simples de la campagne anglaise ; elle pouvait paraître déplacée, sans doute, dans le milieu universitaire, mais il n’existait pas en elle trace de sottise ou de méchanceté. Quoi qu’il en fût, elle devint et demeura un élément essentiel de ma nouvelle vie, sans que je pusse songer, un seul instant, à rien faire pour l’en exclure.